√La « Guerre du Grand Dessein » se transforme pour renforcer l’hégémonie américaine ~ Songkrah
Par Alastair Crooke – Le 17 octobre 2026 – Source Conflicts Forum
Le paradigme change. Le réseau de la strate supranationale qui a longtemps poursuivi son « Grand Dessein » mondial en façonnant le consentement du public pour lui faire accepter les guerres s’est enfin heurtée aux limites de son pouvoir. Nous sommes, en effet, à un moment où « le roi est nu« . Tout le monde peut le voir.
Les outils traditionnels de cette strate – l’armée américaine, le système du dollar, le piège du crédit, les structures de Bretton Woods, la thérapie de choc économique et les guerres monétaires – ne parviennent plus à préserver la weltanschauung de l’élite américaine dans laquelle il était « inimaginable » que les États-Unis, les vainqueurs de la Guerre froide, soient obligés de faire face à un monde dans lequel ils ne peuvent plus imposer leur programme.
« Dans la lumière dorée d’un soir d’Athènes, avec l’Acropole au-dessus de son épaule », le secrétaire d’État américain Marco Rubio, le 7 octobre, a ouvertement fait l’éloge du colonialisme ; il s’est engagé dans des détournements flagrants de l’histoire et a exigé un retour à la domination occidentale sur le monde. Rubio a affirmé que l’Occident devait utiliser la force militaire pour “maintenir sa place à la tête du monde” ; l’Occident est “la plus grande civilisation du monde”, a-t-il déclaré, soulignant qu’il s’agit d’une “civilisation pour laquelle nous devons combattre pour la défendre aujourd’hui avec la même passion que nos ancêtres l’ont fait”.
Mais, de nos jours, les outils traditionnels pour préserver sa place à la tête du monde s’avèrent moins efficaces contre les États qui possèdent des alternatives – la Chine, la Russie et l’Iran sont des indicateurs clairs de la tendance selon laquelle les guerres économiques, financières et même cinétiques ne produisent plus de résultats rapides. Les victoires rapides pour la Matrice ne sont plus aussi facilement disponibles.
Suggérer, d’un autre côté, que ces États civilisations pourraient tenir tête aux États-Unis avec plus de force ignore tout de la nature profonde de ce conflit. Le « Grand Dessein du Gouvernement Mondial » est une guerre pour éliminer ces États civilisations qui offrent une conscience différente à travers laquelle voir et comprendre le monde.
Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est l’ancien Premier ministre britannique, Benjamin Disraeli, qui avait remarqué, en 1846 : « Le monde est gouverné par des personnages très différents de ceux imaginé par ceux qui ne sont pas dans les coulisses ».
Disraeli avait explicitement mis en garde à plusieurs reprises contre la « révolution mondiale » (ou les révolutions de couleur dans la langue vernaculaire d’aujourd’hui). Disraeli avait vu et « dénoncé » à plusieurs reprises « un dessein » derrière la série d’éruptions révolutionnaires qui s’étaient produites dans de nombreuses régions du monde à l’époque, au milieu du XIXème siècle.
Aujourd’hui, c’est Emmanuel Todd, historien et anthropologue français respecté, qui fait écho à Disraeli : Todd voit aussi dans les guerres d’aujourd’hui quelque chose de beaucoup plus profond qu’une série de conflits territoriaux séparés et distincts.
Moscou ne fait pas la guerre aux 20 millions d’habitants de l’Ukraine :
« Elle affronte, à travers l’Ukraine, l’ensemble du bloc atlantiste, l’OTAN dans son ensemble, ses services de renseignement, ses arsenaux, ses satellites, son industrie militaire et sa machine médiatique. L’Ukraine n’est qu’un théâtre d’opérations, un champ de bataille dans une guerre mondiale latente ».
L’Ukraine, l’Iran, le Yémen ou la Chine – tous ne sont que de simples théâtres d’opérations ; un champ de bataille parmi tant d’autres (se déroulant dans un espace hybride) liés par le fait qu’ils ont été entraînés dans une guerre mondiale latente.
Pour Todd, les guerres d’aujourd’hui sont un affrontement civilisationnel entre un Occident en déclin et une Russie défendant une conception plus traditionnelle, plus souveraine, de l’ordre politique et social. Wolfgang Münchau suggère que l’Ukraine et les guerres Iran-Moyen-Orient pourraient vraisemblablement fusionner en une seule guerre – la rivalité géopolitique entre la Chine et les États-Unis restant le conflit primordial de notre époque.
Emmanuel Todd souligne que l’Occident, malgré son apparente supériorité économique et technologique, montre des signes de profonde fragilité – une démographie vieillissante, une crise de confiance, une désindustrialisation et une perte de repères idéologiques.
Pendant des décennies, comme l’a écrit Mattias Forsgren :
« Le noyau occidental a vécu de la financiarisation et de la délocalisation systématique de la production. Sa capacité industrielle a été délocalisée vers les pays à bas salaires tandis que les économies métropolitaines s’orientaient vers l’extraction des loyers, l’inflation des actifs et le recyclage de l’épargne mondiale via le système du dollar. Le quasi-effondrement de 2008 a révélé à quel point cette structure était proche de l’abîme … Les années Covid ont répété le schéma à plus grande échelle. Ces problèmes structurels restent non résolus. Ce qui a été construit cependant, c’est un système plus endetté et plus fragile ».
Ce système financier à effet de levier est désormais vulnérable à une crise financière potentiellement paralysante.
Jusqu’en 2022, lorsque l’Europe a choisi de se mêler de l’Ukraine, les couches dirigeantes de l’Europe étaient parties prenantes de ce projet de « Grand Dessein« , dirigé par le bloc de pouvoir du « gouvernement mondial« . Les couches dirigeantes de l’Europe sont toujours sous l’emprise de « la Conception« . Mais, en cette période trumpienne, elles ne sont plus partenaires à part entière. Aujourd’hui, la réalité est que l’Amérique ne peut plus risquer une escalade vers une guerre totale contre ses concurrents pour conserver sa primauté mondiale. Son armée est trop épuisée et dysfonctionnelle.
En réaction, des opposants tels que la Russie et l’Iran ont choisi une stratégie plus subtile, plus lente, mais aussi beaucoup plus ambitieuse, suggère Todd. Une stratégie qui combine la pression militaire, la guerre économique, les batailles diplomatiques, l’influence géopolitique et la guerre de l’information. L’objectif n’est pas seulement de gagner militairement, mais de remodeler durablement l’ordre mondial.
Pour gérer ce changement de paradigme guerrier, les États-Unis déchargent « l’aspect de confrontation » sur des proxys :
« Le continent européen est en train de se transformer d’allié en ressource : économiquement drainé, politiquement capturé et militairement préparé comme le théâtre dans lequel les coûts de la restauration impériale pourront être amortis » (Forsgren).
L’expression ultime de la stratégie des États-Unis est une escalade gérée de la confrontation qui maintient la patrie américaine comme un sanctuaire, tandis que l’Europe absorbe à la fois l’attrition conventionnelle et le risque nucléaire.
En continuant à agir comme un proxy volontaire – en continuant à fournir des missiles et des drones à l’Ukraine pour qu’ils soient lancés en profondeur contre la Russie, l’Europe doit s’attendre à des représailles russes – bien que soigneusement ciblées contre les « actifs » européens vulnérables. Néanmoins, l’Europe serait alors en guerre contre la Russie – une guerre que, comme le reconnaît Wolfgang Münchau, l’Europe n’est pas en mesure de gagner :
« Quels marchés obligataires vont exploser en premier ? Qui va manquer de missiles intercepteurs en premier ? Grâce à la Politique agricole commune tant décriée, l’Europe ne va pas manquer de nourriture. Mais sur tous les autres plans – militaire, énergétique, financier – l’Europe est désavantagée ».
Étant donné que l’Europe n’a pas les ressources militaires conventionnelles pour monter sa propre escalade décisive, les armes nucléaires risquent d’apparaître comme la seule « solution miracle » disponible.
Le mantra selon lequel les menaces nucléaires du président Poutine sont un “bluff” sert principalement à réduire la prudence psychologique face à l’escalade européenne — une escalade qui pourrait risquer de pousser Moscou à percevoir peu d’autre option que de recourir aux armes nucléaires tactiques comme moyen de restaurer la crédibilité de la dissuasion nucléaire russe.
Dans un tel contexte – et avec le potentiel d’escalade des États-Unis largement diminué – les États-Unis ne seraient presque certainement pas prêts à mettre sur la table le risque que des villes américaines soient atomisées à mesure que le conflit s’intensifie.
« Les armes nucléaires tactiques américaines étaient prévues pour être utilisées à l’intérieur de l’Europe, contre des forces sur le sol européen, précisément pour limiter géographiquement tout échange nucléaire », soutient Forsgren :
« Ainsi, les maîtres de la stratégie de « Conception » visent à coincer la Russie dans une position où ses seules alternatives sont soi un repli stratégique soi la destruction de l’Europe proxy — une destruction qui aura néanmoins un coût pour la Russie à cause des dommages que les armes nucléaires européennes infligeraient au territoire et aux forces russes tandis que la patrie américaine et de sa superstructure financière resteront hors de portée ».
Forsgren suggère :
« Le calcul semble être qu’en augmentant progressivement le niveau de pression – en maintenant la Russie à l’intérieur de la zone de zugzwang sans entrer dans un échange nucléaire stratégique ouvert – les dirigeants étasuniens espèrent forcer Moscou à reculer plutôt que d’accepter de faire les frais d’une grande guerre ».
L’objectif n’a pas changé depuis de nombreuses décennies — il s’agit de contraindre la Russie à capituler. Un tel scénario représenterait un « théâtre d’opérations » supprimé dans le conflit ultime par procuration pour subordonner la Chine à « la Conception« .
“Plus l’Europe se positionne comme un front nucléaire jetable, plus le dilemme devient aigu. L’effet pratique est de placer l’ensemble du continent européen – et la prise de décision russe – sur un fil”.
Les Européens doivent sûrement se rendre compte à quel point ils sont utilisés pour entraîner la Russie dans une guerre que ni elle, ni les Européens ordinaires ne veulent. Pourtant, après avoir embrassé avec tant de zèle le conflit ukrainien comme un totem « vertueux » autour duquel toutes les parties européennes frondeuses pourraient se rassembler, elles pourraient bien faire face à une catastrophe économique et politique si l’Europe continue sur sa lancée actuelle.
« Doubler la mise« , comme les Européens semblent vouloir le faire, n’est pas une stratégie. Leur peur de l’agression hybride russe (imaginée) peut facilement devenir un récit auto-réalisateur conduisant précisément à une guerre chaude européenne accidentelle naïvement conçue par certains dans l’espace de sécurité occidental comme le moyen de coincer la Russie et de forcer sa capitulation.
Nous en sommes au point où la classe politique européenne ne permettra tout simplement pas que le sujet de la guerre soit discuté ouvertement. Les élites européennes s’accrochent à leur déni du fait que l’Ukraine est en train de perdre sa guerre contre la Russie. Pourtant, les États-Unis et l’Europe sont au bord de l’effondrement de leur marché obligataire et font face à des preuves évidentes que leur seule arme contre la Russie – les sanctions – ne fonctionnent pas.
La tergiversation de Trump sur la poursuite du blocus pétrolier contre la Russie (c’est-à-dire en achetant du diesel russe pour manipuler son prix de détail à la baisse aux États-Unis) et l’initiative de Witkoff de redémarrer Nordstream pour inciter Moscou à entamer des pourparlers vont-elles fracturer la façade commune européenne ? On verra.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
songkrah.blogspot.com
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