√Envisager l’impensable. Le plan iranien pour mettre fin à la présence étasunienne au Moyen-Orient ~ Songkrah

Par Michael Hudson – Le 12 juin 2026 – Wild Minds
L’Iran et Donald Trump ont chacun expliqué pourquoi le fait de ne pas mener la guerre actuelle jusqu’au bout conduirait simplement à une nouvelle série d’attaques mutuelles. Trump a annoncé le 6 mars que « il n’y aura pas d’accord avec l’Iran sauf en cas de reddition inconditionnelle » et a annoncé qu’il devait avoir son mot à dire pour nommer ou au moins approuver le nouveau dirigeant iranien, comme il vient de le faire au Venezuela. « Si l’armée américaine doit le vaincre complètement et provoquer un changement de régime, sinon « vous passez par-là, et puis dans cinq ans, vous réalisez que vous avez placé quelqu’un qui n’est pas mieux » ». Il faudra à peu près autant de temps à l’Amérique pour remplacer l’armement qui a été épuisé, reconstruire son radar et ses installations connexes et organiser une nouvelle guerre.
Les responsables iraniens ont, de leur côté, déclaré que les attaques américaines continueront jusqu’à ce que les États-Unis soient chassés du Moyen-Orient. Ayant accepté un cessez-le-feu en juin dernier au lieu d’utiliser son avantage lorsque les défenses antimissiles israéliennes et régionales américaines étaient épuisées, l’Iran se rend bien compte que la guerre reprendra dès que les États-Unis seront en mesure d’avoir réarmé leurs alliés et restauré leurs bases militaires pour recommencer ce que les deux parties admettent être une lutte jusqu’à une sorte de solution finale.
La guerre qui a débuté le 28 février peut être considérée de manière réaliste comme l’ouverture officielle de la Troisième Guerre mondiale car ce qui est en jeu sont les conditions dans lesquelles le monde entier pourra acheter du pétrole et du gaz. Pourront-ils acheter cette énergie auprès d’exportateurs dans des devises autres que le dollar, avec en tête la Russie et l’Iran (et jusqu’à récemment, le Venezuela) ? La tentative actuelle des États-Unis de garder le contrôle du commerce international du pétrole obligera-t-elle les pays exportateurs de pétrole à le fixer en dollars, et à recycler leurs recettes d’exportation et leur épargne nationale en investissements dans des titres, obligations et actions du gouvernement américain ?
Ce recyclage des pétrodollars a été à la base de la financiarisation et de l’utilisation du commerce pétrolier mondial comme une arme de domination pour l’Amérique et de sa stratégie impériale d’isolement des pays qui résistent à l’adhésion à l’ordre étasunien fondé sur des règles (pas de vraies règles, mais simplement des exigences étasuniennes). Donc, ce qui est en cause, ce n’est pas seulement la présence militaire américaine au Moyen-Orient ; avec ses deux armées par procuration que sont Israël et les djihadistes d’Etat islamique/al-Qaïda. Et les accusations des États-Unis et d’Israël disant que l’Iran a des armes atomiques de destruction massive sont aussi fictive que celle portées contre l’Irak en 2003. Il s’agit de mettre fin aux alliances économiques entre le Moyen-Orient et les États-Unis et de savoir si ses recettes d’exportation de pétrole continueront d’être accumulées en dollars comme pilier de la balance des paiements des États-Unis pour les aider à payer leurs bases militaires à travers le monde.
L’Iran a annoncé qu’il se battrait jusqu’à ce qu’il atteigne trois objectifs pour empêcher de futures guerres. Tout d’abord, les États-Unis doivent retirer toutes leurs bases militaires au Moyen-Orient. L’Iran a déjà détruit l’épine dorsale des systèmes d’alerte radar et des sites de défense antiaérienne et antimissile en Jordanie, au Qatar, aux Émirats arabes unis (EAU) et à Bahreïn, les empêchant de guider les attaques de missiles américaines ou israéliennes pour attaquer l’Iran. Les pays arabes qui ont des bases ou les installations américaines seront bombardées si elles ne sont pas abandonnées.
Les deux prochaines demandes iraniennes sont d’une portée si vaste qu’elles semblent impensables pour l’Occident. Les pays arabes de l’OPEP doivent mettre fin à leurs liens économiques étroits avec les États-Unis, à commencer par les data-centers américains exploités par Amazon, Microsoft et Google. Et ils doivent non seulement cesser de fixer les prix de leur pétrole et de leur gaz en dollars américains, mais désinvestir dans leurs avoirs en pétrodollars existants qui subventionnent la balance des paiements américaine depuis les accords de 1974.
Ces trois exigences mettraient fin au pouvoir économique des États-Unis sur les pays de l’OPEP et donc au commerce mondial du pétrole. Le résultat serait de dédollariser le commerce mondial du pétrole et de le réorienter vers l’Asie et les pays de la Majorité Mondiale. Le plan de l’Iran implique non seulement une défaite militaire et économique pour les États-Unis, mais aussi la fin du caractère politique des monarchies clientes du Proche-Orient et de leurs relations avec leurs citoyens chiites.
Étape 1 : Chasser les États-Unis de leurs bases militaires au Moyen-Orient
Le Parlement irakien continue d’exiger que les forces américaines quittent leur pays et cessent de voler son pétrole (pour en envoyer la majeure partie en Israël). Il vient d’approuver une nouvelle législation ordonnant aux forces américaines de quitter leur pays. Lors de sa rencontre avec le conseiller principal du ministre irakien de l’Intérieur et la délégation militaire qui l’accompagne à Téhéran lundi dernier (2 mars), le général de brigade iranien Ali Abdollahi a réitéré la demande que l’Iran fait depuis cinq ans, depuis que Donald Trump a terminé sa première administration, le 3 janvier 2020, en ordonnant l’assassinat perfide des deux principaux négociateurs iraniens et irakiens, Qassem Soleimani et Abu Mahdi al-Muhandis, qui cherchaient à éviter une guerre totale. Voyant que Trump poursuit maintenant la même politique, le commandant iranien a déclaré : “L’expulsion des États-Unis est l’étape la plus importante vers le rétablissement de la sécurité et de la stabilité dans la région.”
Mais tous les royaumes arabes accueillent des bases militaires américaines. L’Iran a annoncé que tout pays autorisant des avions américains ou d’autres forces militaires à utiliser ces bases risquerait une attaque immédiate pour détruire ces bases. Le Koweït, Bahreïn et les Émirats arabes unis ont déjà été attaqués, ce qui a conduit l’Arabie saoudite à promettre à l’Iran de ne pas permettre à l’armée américaine d’utiliser son territoire pour cette guerre.
L’Espagne a interdit aux États-Unis d’utiliser ses aérodromes pour soutenir sa guerre contre l’Iran. Mais lorsque son Premier ministre Pedro Sánchez a interdit aux États-Unis de les utiliser, le président Trump a souligné lors d’une conférence de presse dans le Bureau ovale que l’Espagne ne pouvait vraiment rien faire pour empêcher l’armée de l’air américaine d’utiliser les installations de Rota et Morón dans le sud de l’Espagne que les États-Unis et l’Espagne partagent, mais qui restent sous commandement espagnol. « Et maintenant, l’Espagne a dit que nous ne pouvions pas utiliser leurs bases. Et c’est très bien, nous ne voulons pas le faire. Mais on pourrait utiliser la base si on voulait. Nous pourrions simplement la voler et l’utiliser, personne ne nous dira de ne pas l’utiliser. » Que pourrait faire l’Espagne pour l’empêcher, après tout ? Abattre les avions américains ?
C’est le problème auquel sont confrontées les monarchies arabes si elles tentent de refuser l’accès à leurs propres bases américaines et à leur espace aérien pour combattre l’Iran. Que peuvent-elles faire ?
Ou plus précisément, que sont-elles être prêtes à faire? L’Iran insiste pour que le Qatar, les Républiques arabes unies, Bahreïn, le Koweït, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et d’autres monarchies du Proche-Orient ferment toutes les bases militaires américaines dans leurs royaumes et bloquent l’utilisation par les États-Unis de leur espace aérien et de leurs aéroports comme condition pour ne pas les bombarder et étendre la guerre aux régimes monarchiques eux-mêmes.
Le refus – ou l’incapacité d’empêcher les États-Unis d’utiliser des bases dans leur pays – conduira l’Iran à forcer un changement de régime. Ce sera plus facile dans les pays où les Palestiniens représentent une grande proportion de la main-d’œuvre, comme en Jordanie. L’Iran a appelé les populations chiites de Jordanie et d’autres pays du Proche-Orient à renverser leurs monarchies afin de rompre avec le contrôle américain. Il y a des rumeurs disant que le roi de Bahreïn a quitté le pays.
Étape #2 : Mettre fin aux liens commerciaux et financiers entre le Moyen-Orient et les États-Unis
Les monarchies arabes subissent de nouvelles pressions pour répondre à la demande ultime de l’Iran de dissocier leurs économies de celle des États-Unis. Depuis 1974, elles ont lié leurs économies aux États-Unis. Plus récemment, Bahreïn, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont cherché à utiliser leurs ressources énergétiques pour attirer des data-centers, dont Starlink et d’autres systèmes qui ont été associés au changement de régime américain et aux attaques militaires contre l’Iran.
S’opposant aux projets américains d’intégrer étroitement ses secteurs non pétroliers à l’OPEP arabe du Moyen-Orient, l’Iran a annoncé que ces installations étaient des “cibles légitimes” dans le but d’expulser l’Amérique de la région. Un responsable du cloud computing a suggéré que l’attaque iranienne AWS contre le data-center d’Amazon était ciblée parce qu’elle répondait à des besoins militaires, tout comme Starlink (que les EAU souhaitent financer) a été utilisé en février dans la tentative américaine de mobiliser des manifestants contre le gouvernement iranien.
Étape #3 : Mettre fin au réinvestissement des profits pétroliers de l’OPEP dans les avoirs en dollars américains
La demande iranienne la plus radicale est que ses voisins arabes dédollarisent leurs économies. C’est la clé pour empêcher les entreprises américaines de dominer leurs économies et donc leurs gouvernements. Un responsable iranien a déclaré à CNN que l’Iran a accusé les entreprises qui achètent de la dette du gouvernement américain et investissent dans des obligations du Trésor d’être des partenaires dans la guerre contre eux, car il considère que cela finance cette guerre. « Téhéran considère ces entreprises et leurs dirigeants dans la région comme des cibles légitimes. Ces personnes sont averties de déclarer le retrait de leur capital en dollars dès que possible ».
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes Unis, le Koweït et le Qatar discutent en effet de se retirer des investissements américains et autres, le blocage d’Hormuz par l’Iran les ayant amenés à cesser de produire du pétrole et du GNL maintenant que leur capacité de stockage est pleine. Leurs revenus provenant de l’énergie, du transport maritime et du tourisme ont cessé. Les États du Golfe se sont réunis le dimanche 8 mars pour discuter du retrait de leurs 2.000 milliards de dollars d’investissements en dollars américains (principalement d’Arabie saoudite). C’est une première étape pour diversifier les investissements de l’OPEP en dehors du dollar américain.
En conjonction avec la cession par les États-Unis de leurs bases militaires au Moyen-Orient, un tel découplage du dollar réduirait considérablement le contrôle américain sur le pétrole du Moyen-Orient, et donc la stratégie consistant à utiliser son commerce pétrolier comme un goulot d’étranglement majeur pour contraindre d’autres pays à adhérer à l’ordre de Trump basé sur America First (c’est-à-dire ses propres caprices, sans règles claires).
Pour les monarchies elles-mêmes, les changements exigés par l’Iran pour mettre fin à la guerre américaine contre le Moyen-Orient auraient un effet similaire à celui des lendemains de la Première Guerre mondiale : la fin des régimes monarchiques dans de nombreux pays arabes dont les économies et les alliances politiques ont été basées sur une alliance avec les États-Unis. Et pour commencer, la pression est maintenant sur l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte, la Jordanie, Bahreïn, le Koweït et les Émirats arabes unis qui ont tous accepté de rejoindre le Conseil de paix de Trump.
L’Indonésie, avec la plus grande population islamique du monde, vient de retirer son offre antérieure de fournir 8000 soldats au « plan de paix » de Trump à Gaza, et l’Iran fait pression sur les monarchies arabes pour qu’elles emboîtent le pas en se retirant pour protester contre la politique américaine. Le feront-elles ? Mettre fin à l’accès des États-Unis aux bases sur leur territoire fait courir le risque que les États-Unis saisissent simplement leurs avoirs en dollars pour les forcer à changer d’avis. Mais si elles essaient d’éviter d’être offensants pour les États-Unis, elle laisseront ouvertes les accusations iraniennes selon lesquelles elles ne s’opposent pas vraiment à cette guerre.
Un certain nombre d’autres politiques pourraient intensifier le défi iranien aux États-Unis. La renonciation aux règles du droit international de la Charte des Nations Unies et aux lois civilisées de la guerre fait que des pays pourraient porter des accusations devant la CPI contre Trump pour avoir commis des crimes de guerre en déclenchant une guerre non déclarée contre l’Iran, en ciblant et en tuant ses dirigeants et en bombardant des centres civils tels que l’école de filles qui fut l’une des premières cibles ?
Les effets collatéraux de l’objectif iranien
La poursuite des objectifs iraniens signifie une longue guerre. Elle s’intensifiera à mesure qu’Israël et l’armée américaine épuiseront leurs réserves de défense antiaérienne et antimissile, permettant à l’Iran de lancer sa grande attaque à une échelle qu’il n’a pas atteinte en juin dernier lorsqu’il a accepté un cessez-le-feu. Dans les semaines à venir, l’Iran commencera à utiliser ses missiles les plus sophistiqués pour attaquer Israël et d’autres mandataires américains.
Il n’y a nulle part où augmenter la production de pétrole maintenant que l’Iran a fermé le détroit d’Hormuz, à tous sauf à ses propres navires dont la plupart transportent du pétrole destiné à la Chine. Aucun navire n’essaie même de s’en approcher, car la Lloyds of London n’émet plus de polices d’assurance.
L’armée américaine a récemment coulé ou saisi des navires russes transportant du pétrole, mais la flambée des prix du pétrole l’a amenée à autoriser de nouveau de tels transports afin d’endiguer l’inflation mondiale. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a déclaré que le Département du Trésor examinait si d’autres expéditions de brut russe sanctionnées pourraient être mises sur le marché. “Nous pourrions libérer du pétrole russe”, a-t-il déclaré. “Il y a des centaines de millions de barils de brut sanctionné sur des bateaux … en ne les sanctionnant pas, le Trésor peut créer de l’approvisionnement”. Ses remarques font suite à une décision américaine d’accorder une dérogation temporaire de 30 jours permettant aux raffineurs indiens d’acheter du pétrole russe dans le but de maintenir l’approvisionnement mondial.
Les problèmes ne sont pas si faciles à résoudre pour le gaz naturel liquéfié, qui est principalement exporté par le Qatar. Ses réservoirs de stockage sont pleins, forçant l’arrêt de la production. Son usine de gaz GNL a été bombardée et devra être reconstruite et remise en service. Cela prendra deux semaines plus un temps égal pour refroidir correctement ce gaz.
Ces derniers jours, l’Iran a attaqué deux dépôts pétroliers saoudiens et un drone a frappé une usine de dessalement à Bahreïn en réponse à une attaque lancée depuis son territoire contre l’usine de dessalement iranienne sur l’île de Qeshm. La plupart des royaumes arabes dépendent beaucoup du dessalement, en particulier l’Arabie saoudite à 70% et Bahreïn à 60%. Cela rend l’attaque de Bahreïn semblable à la folie de se battre à coup de briques tout en vivant soi-même dans une maison de verre.
Partout dans le monde, la hausse des prix du pétrole et du gaz obligera les économies à choisir entre devoir réduire leurs dépenses sociales intérieures pour payer leurs dettes en dollars et la hausse des prix des importations de pétrole, ou déclarer un moratoire sur le service de leurs dettes en dollars arrivant à échéance. Cette guerre sépare l’Occident, États-Unis et OTAN, de la Majorité mondiale en créant des tensions que le Japon, la Corée et même l’Europe ne peuvent plus se permettre. Un changement de conscience est en train de se produire ; et c’est le contexte dans lequel ces pays agiront (ou seront forcés d’agir par leurs populations).
L’effet de cette attaque américaine a détruit le récit qui permettait aux diplomates américains d’exiger des subventions et un tribut pour leurs dépenses militaires mondiales et d’exiger des subventions américaines et un tribut spécial pour les financer. La fiction narrative est que le monde a besoin du soutien militaire américain pour le protéger contre la Russie et la Chine, et maintenant l’Iran, comme si ces pays constituaient une menace réelle pour l’Europe et l’Asie.
Le prétexte de la politique étrangère américaine est que les États-Unis protègent le reste du monde en menant la guerre froide actuelle. Mais les conséquences de son attaque contre l’Iran montrent que les États-Unis constituent en réalité la plus grande menace pour la sécurité de leurs alliés. Le contrecoup de la guerre américaine contre l’Iran a ainsi dissipé la grande fiction sous-jacente à l’affirmation selon laquelle l’Amérique protège le monde des attaques de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Les États-Unis n’ont pas été en mesure de protéger les pays de l’OPEP et leur attaque a nui au Japon, à la Corée du Sud et à l’Europe, dont les prix du gaz ont grimpé de 20% et sont encore en hausse aujourd’hui. Le marché boursier coréen a plongé de 18% au cours des deux derniers jours. Tout cela augmente le soutien à la suppression du contrôle américain sur le pétrole du Proche-Orient.
Michael Hudson
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
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