Skip to content Skip to sidebar Skip to footer

√Les États-Unis et Israël ne peuvent pas « gagner » contre l’Iran, mais ce n’est peut-être pas le but ~ Songkrah


Par Thomas Fazi – Le 11 mars 2026 – Source Blog de l’auteur

Trump et Hegseth ne cessent de répéter que les États-Unis et Israël sont en train de gagner la guerre contre l’Iran. Pour preuve, ils citent des frappes aériennes massives contre lesquelles l’Iran s’est avéré être largement sans défense et qui ont décimé sa marine et son armée de l’air.

Mais c’est une illusion dangereuse. La réalité est que détruire la marine et l’aviation iraniennes ou inlassablement bombarder Téhéran, est militairement simple mais stratégiquement dénué de sens. Les États-Unis peuvent en effet causer beaucoup de destructions et de carnages en Iran – et c’est déjà le cas, y compris en ciblant des infrastructures civiles telles que des écoles, des hôpitaux, des dépôts pétroliers et des usines de dessalement, c’est-à-dire en réservant à l’Iran le traitement de Gaza – mais au-delà de cela, l’administration Trump n’a aucune définition réalisable de la victoire, encore moins une stratégie cohérente pour y arriver.

Les objectifs déclarés – démanteler le programme de missiles balistiques de l’Iran, mettre fin à l’enrichissement nucléaire et réduire le soutien aux Houthis, au Hezbollah et au Hamas – sont irréalisables par la seule force militaire. Si le régime survit, il se reconstruira, tout simplement. La seule voie pour résoudre définitivement ces trois « problèmes« , du point de vue américano-israélien, est un changement de régime. Cela signifie non seulement remplacer le gouvernement, mais le remplacer par un gouvernement complètement subordonné aux États-Unis et à Israël, un régime fantoche. Cela signifierait effectivement transformer l’Iran en une colonie américano-israélienne.

Cependant, même en mettant de côté l’absurdité des États-Unis revendiquant le droit de décider qui dirige l’Iran, personne n’a expliqué comment y parvenir. Le vide de la pensée de l’administration a été révélé par Trump lui-même, qui a reconnu lors d’un point de presse que la plupart des personnalités de l’opposition identifiées comme des dirigeants potentiels de remplacement étaient déjà mortes ; tuées dans certains cas par des frappes américaines et israéliennes. Il a parlé d’assassiner une première vague de remplaçants, puis une seconde, et a exprimé son incertitude quant à la troisième.

Comme l’a expliqué Trita Parsi du Quincy Institute dans le New York Times, il est pratiquement impossible d’imaginer un dirigeant crédible qui accepterait le changement d’orientation à 360 degrés de l’Iran exigé par les États-Unis et Israël ; sans parler de pouvoir le faire admettre au public iranien. Mais plus fondamentalement, la réalité est que la République se révèle beaucoup plus résiliente que Trump ne l’avait anticipé. Comme l’a noté Parsi, alors que la campagne massive de bombardements américano-israéliens continue de causer la mort de civils et des destructions généralisées, “les sentiments nationalistes sur le terrain se renforcent”.

Un bilan historique n’augure rien de bon pour les États-Unis et Israël :  la puissance aérienne à elle seule ne produit presque jamais de changement de régime. L’Allemagne et le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale ont subi des campagnes de bombardements dévastatrices, faisant des centaines de milliers de morts, et aucun des deux régimes ne s’est effondré jusqu’à l’arrivée des forces terrestres. La guerre Iran-Irak de 1980-88, qui a coûté à l’Iran jusqu’à un demi-million de vies, offre une autre mise en garde : les Iraniens considéraient ce conflit comme existentiel, tout comme ils considèrent celui-ci.

L’affirmation de Hegseth selon laquelle les lancements de missiles iraniens avaient chuté de 80% par rapport à leur pic d’ouverture est tout aussi trompeuse. La chose la plus rationnelle à faire pour l’Iran est de conserver ses missiles pour une guerre prolongée, et non de les utiliser d’un coup. Des séquences vidéo montrant des missiles tirant directement à partir de positions dissimulées sous le sol du désert soulignent ce point : il n’y a pas d’infrastructure visible et donc aucun moyen de les cibler.

Plus fondamentalement, l’Iran a le temps de son côté : en ciblant les infrastructures énergétiques des États du Golfe et, plus important encore, en bloquant le détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième de tous les produits pétroliers et du gaz naturel liquéfié (GNL) échangés à l’échelle mondiale, l’Iran a déjà provoqué une énorme flambée des prix de l’énergie. Si la guerre se poursuit ne serait-ce que quelques semaines, elle “fera chuter les économies du monde”, comme l’a déclaré Saad al-Kaabi, ministre qatari de l’Énergie, au Financial Times.

La décapitation ayant échoué et la puissance aérienne peu susceptible d’atteindre l’objectif, les États-Unis seront probablement tentés de se tourner vers des options secrètes et par procuration ; armer les minorités kurdes et azerbaïdjanaises pour fomenter une insurrection interne. Trump aurait déjà contacté des dirigeants kurdes en Iran. Mais les Kurdes d’Iran représentent environ 10% de la population, ses Azerbaïdjanais peut-être 16-18%, tous deux concentrés dans le nord-ouest. Ni l’un ni l’autre n’est en position de marcher sur Téhéran, et la Turquie – profondément opposée à tout mouvement indépendantiste kurde – serait en armes (littéralement) à la moindre tentative. Le plus accablant, les frappes américaines et israéliennes auraient frappé des zones kurdes alors même que les responsables prévoyaient de les armer. Le schéma général indique une escalade improvisée à la recherche d’une stratégie qui n’existe pas.

Il y a, bien sûr, la possibilité que le chaos lui-même soit la « stratégie » : désintégrer l’Iran en une balkanisation ethnique et un État défaillant, en alimentant les tensions ethniques et les mouvements sécessionnistes, et en laissant l’Iran profondément divisé et criblé de guerres civiles et de violences sectaires ; conduisant effectivement à la syrianisation de l’Iran. Cela semble certainement être l’objectif d’Israël. Danny Citrinowicz, chercheur principal à l’Institut d’Études sur la sécurité nationale de Tel Aviv, a résumé candidement la position du gouvernement israélien : « Si nous pouvons avoir un coup d’État, tant mieux. Si nous pouvons avoir des gens dans les rues, tant mieux. Si on peut avoir une guerre civile, tant mieux. Israël ne se soucie guère de l’avenir [ou] de la stabilité de l’Iran ». Il va sans dire que les conséquences régionales, et même mondiales, seraient catastrophiques.

À plus grande échelle, la guerre doit être comprise dans le contexte de la sur-extension américaine sur quatre théâtres simultanés : le Venezuela, l’Ukraine, l’Iran et Taïwan. Les États-Unis ont passé l’ère de l’après-guerre froide à épuiser leur base industrielle et ne peuvent plus régénérer des munitions de précision au rythme des exigences d’un conflit soutenu. En effet, les États-Unis ont déjà été contraints de commencer à déplacer des parties de leurs systèmes de défense antimissile THAAD de Corée du Sud vers le Moyen-Orient. L’affirmation de Trump selon laquelle les États-Unis peuvent mener cette guerre “pour toujours” sans manquer de munitions est tout simplement délirante.

Ensuite, il y a la dimension géopolitique plus large. La Chine et la Russie soutenaient déjà l’Iran avant la guerre, continueront de le faire et intensifieront probablement leur soutien. Ils ont tous deux un intérêt profond à voir l’Iran l’emporter, c’est pourquoi, plus la guerre se prolonge, plus il y a de chances que cette spirale se transforme en une guerre mondiale totale.

En fin de compte, près de deux semaines après le début de la guerre, le problème fondamental reste inchangé : non seulement les États-Unis et Israël ont déclenché une guerre illégale et criminelle qui a déjà causé beaucoup de morts et de destructions en Iran et dans l’ensemble de la région du Moyen-Orient mais il semble qu’ils l’aient fait avec l’idée que causer des morts et des destructions généralisées donnerait en soi des résultats ou, pire encore, avec la mort et la destruction comme unique objectif stratégique.

Thomas Fazi

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

songkrah.blogspot.com

Enregistrer un commentaire for "√Les États-Unis et Israël ne peuvent pas « gagner » contre l’Iran, mais ce n’est peut-être pas le but ~ Songkrah"