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√L’erreur mécaniste. Pourquoi l’Occident se trompe si souvent en géopolitique ? ~ Songkrah


Par Alastair Crooke – Le 23 avril 2026 – Source Conflicts forum

Il y a une quinzaine d’années, j’avais écrit que la dépendance occidentale à l’égard de sa rationalité laïque n’était pas adéquate pour comprendre le conflit israélo-palestinien. Il était évident, même alors, que l’avenir de la région serait une guerre de plus en plus définie par des symboles religieux : c’est-à-dire Al-Aqsa contre le Troisième Temple.

Depuis lors, les choses ont évolué dans ce sens : en Israël, les élections nationales de novembre 2022 ont amené une nouvelle direction engagée à fonder Israël sur la « Terre du (Grand) Israël« , à déplacer la population non juive et à appliquer la loi halakhique.

La plate-forme du nouveau gouvernement est l’expression d’un objectif eschatologique et messianique basé sur la téléologie d’un chemin vers la Rédemption messianique qui n’est ni laïque, ni formulée avec la logique rationnelle des Lumières.

Mon point de vue d’alors – qui est toujours le même – est que les modes de pensée mécanistes laïques occidentaux comprennent mal ces changements fondamentaux. L’Occident insiste pour appliquer ses préceptes conceptuels occidentalisés à quelque chose — le messianisme et la poursuite de la rédemption — qui se situe en dehors du cadre de la conscience occidentale postmoderne d’aujourd’hui. Nous comprenons assez bien la politique du pouvoir, mais l’eschatologie est en grande partie un livre fermé pour la plupart des laïcs occidentaux.

Le fait est qu’il ne sert à rien d’essayer de convaincre ceux qui sont obnubilés par une vision messianique que la solution consisterait en une structure politique à deux États dans la Palestine historique. Ils accueillent Armageddon à bras ouverts car cette croyance présage la défaite pour les non-Juifs.

Cela ne peut pas non plus être considéré comme une phase passagère ou un caprice. Le messianisme a été une impulsion importante, bien que fluctuante, du judaïsme depuis Sabbatai Zevi (années 1660) et Jacob Franks (XVIIIe siècle). (Une partie de sa pensée s’est également infiltrée dans les notions européennes, au cours de la dernière période des Lumières).

L’historien et érudit juif, Gershom Scholem, a correctement prédit que le sionisme religieux – qui, au cours des dernières décennies, s’est appuyé sur le Likoud et le mouvement des colons – fonctionne comme un mouvement messianique “militant”, “apocalyptique” et “radical” qui tente de “forcer la fin” en exigeant que l’État s’engage, par exemple, dans un contrôle territorial massif – c’est-à-dire qu’il exige la conquête territoriale pour des raisons de fin des temps.

Il n’est pas surprenant d’observer que la rationalité mécaniste occidentale se soit avérée aussi incapable de saisir ce qui motive l’Iran que de comprendre l’Israël d’aujourd’hui. L’approche littérale empêche simplement toute prise de conscience de la forte résistance de l’Iran et de son anima révolutionnaire.

Au contraire, nous choisissons de projeter sur l’Iran notre image d’un État-nation du 19ème siècle – le concept d’un État dirigé par un gouvernement centralisé en tant que conducteur dominant, parfois autocratique, suivant des politiques plus larges gouvernées par des principes de légitimité.

Dans une interview accordée en 1979 à Richard Falk, l’ayatollah Khomeinei déclarait clairement que la Révolution était un triomphe civilisationnel plutôt que national. Il a souligné qu’il estimait que la communauté de base pour tous les peuples du monde islamique était civilisationnelle et religieuse et non nationale ou territoriale. Khomeiny expliquait que les États souverains territoriaux construits autour de l’identité nationale ne forment pas une communauté naturelle au Moyen-Orient comme c’est le cas en Europe.

Son thème principal défendait l’opinion qu’un gouvernement conforme aux valeurs islamiques ne pouvait pas être établi de manière fiable sur des principes démocratiques sans être soumis avant tout à des directives religieuses non démocratiques, établies par les meilleurs érudits religieux islamiques en tant que source de la plus haute autorité politique.

La répression de l’Islam (la sécularisation forcée) et la destruction du califat poursuivis par Mustafa Kamal au début des années 1900 avaient conduit Seyyed Qutub à prêcher l’avant-gardisme révolutionnaire, jusqu’à son exécution en 1966. Les écrits de Qutub, mais plus particulièrement sa Justice sociale dans l’Islam, coïncida avec des manifestations de masse dans tout le monde musulman lors de la partition de la Palestine en 1947 et ont jeté les bases principales de la pensée révolutionnaire qui émergerait en Iran.

Pour les Iraniens, c’était un appel à un retour à un mode d’être antérieur, avec une lignée historique, remontant loin en arrière – un appel qui reflétait une transformation plus spirituelle et intérieure de l’humain ; un monde de modes de conscience hiérarchiques et une disposition à lutter contre l’oppression et à prendre soin des dépossédés.

Ainsi, voir l’Iran à travers le prisme de l’État-nation, c’est mal interpréter l’Iran. Les limites de la pensée mécaniste empêchent les étrangers de saisir ou de prédire la voie suivie par l’Iran. Aujourd’hui, les jeunes Iraniens reviennent avec enthousiasme à l’éthique globale de la Révolution de 1979. Il y a une nouvelle énergie apparaissant en Iran, et elle est radicale. Et ses réverbérations se propagent bien au-delà des frontières iraniennes.

Si nous, en Occident, voulons entendre et comprendre, alors il serait sage de faire d’abord face à un miroir. Sommes-nous vraiment aussi laïques et rationnellement stratégiques que nous le croyons ?

L’historien militaire américain Michael Vlahos, dans un long essai intitulé L’Amérique est une religion, souligne que les États-Unis eux-mêmes sont loin d’être insensibles aux courants de l’idéalisme messianique, du millénarisme et du manichéisme « C’est un thème durable dont le courant profond se jette dans le christianisme » :

Depuis leur fondation, les États-Unis ont poursuivi, avec une ferveur religieuse brûlante, un appel plus élevé à racheter l’humanité, à punir les méchants et à baptiser un millénaire doré sur terre. L’Amérique a fermement adhéré à sa vision unique de la mission divine en tant que “Nouvel Israël de Dieu”.

Bien sûr, la « Religion civile » américaine est inextricablement liée à la Réforme, au christianisme calviniste et au protestantisme. « Bien que sa lecture scripturaire soit devenue laïque à l’époque progressiste, la religion américaine est toujours restée attachée à ses racines formatrices« , soutient Vlahos.

Par conséquent, l’Amérique n’est pas seulement un caractère “messianique” – c’est à dire “possédée par la passion et le zèle” – mais manifeste une vision implicitement biblique proclamant sa foi dans la nature prédestinée de son passage. Une « nation élue » divinement élue pour agir au nom de la Providence en tant que Rédempteur du monde.

Cependant, comme le raconte Vlahos – comme avec les sionistes en Israël, lors des dernières élections – les États-Unis ont connu leur moment de métamorphose ; elle a été déclenchée par 60 ans (1963-2023) de débâcles répétées sur le champ de bataille :

“Chaque épisode [a été] mené pour accomplir la prophétie d’un millénaire démocratique mondial—et à chaque fois, ce rêve s’est évanoui”.

Par conséquent, écrit Vlahos, le messianisme américain a glissé dans “une caricature manichéenne de lui-même dans laquelle la “bonne nouvelle” américaine a été remplacée par le spectre toujours présent du Mal et la menace de la force. Les mots sacrés, Liberté et Démocratie, tout en étant encore scandés, sont devenus un mantra creux”.

« L’évangile » américain ne prêche plus d’apporter la rédemption et l’expiation, il s’intéresse maintenant à son application et à la punition.

La volte-face est arrivée en un instant, le 11 septembre – et avec Guantanamo.

« Presque du jour au lendemain, l’Amérique a abandonné les “règles internationales” et les “normes civilisées”—et a plutôt construit un réseau de torture et d’incarcération arbitraire, sans surveillance ni appel ».

Aujourd’hui, les États-Unis connaissent une polarisation profonde chez eux, tout en poursuivant toujours des conflits à l’étranger dont les objectifs énoncés par les dirigeants américains tentent de se connecter aux récits rédempteurs inventés pour servir dans la lutte intérieure (c’est-à-dire valider le mème de la « Paix par la force« ) via la guerre contre l’Iran. L’establishment américain associe ainsi la « victoire » dans une guerre étrangère au moyen de restaurer sa position politique aux niveaux national et international. Michael Vlahos appelle cette dualité « une dynamique mutuellement destructrice ».

Cela garantit que Washington ne pourra jamais penser lucidement en ce qui concerne l’Iran et optera toujours pour la mauvaise tactique.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone

songkrah.blogspot.com

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