√Opération Epic Fury ~ Songkrah
Regarder le conflit à travers le prisme de la cliodynamique
Par Peter Turchin − Le 5 mars 2026 − Source Cliodynamica
Au cours du week-end dernier, nous avons effectué notre déménagement annuel de Vienne vers le Connecticut. Cette fois-ci, la préparation pour l’hiver a été particulièrement pénible, et je suis encore en train de régler divers problèmes. C’est le prix à payer pour notre migration saisonnière entre l’Europe et l’Amérique…
Pendant ce temps, le monde a fait un pas de plus vers l’Armageddon (espérons que non !). Je ne dispose pas de l’expertise nécessaire pour faire des prévisions sur l’issue du conflit entre les États-Unis/Israël et l’Iran et ses alliés (le terme « proxies » n’est, à mon avis, pas approprié dans ce cas). En fait, je doute qu’il y ait quelqu’un qui dispose de toutes les informations sur les deux camps pour pouvoir faire une prédiction intelligente et fondée sur des faits. Au lieu de cela, je me contente d’observer l’évolution de ce conflit, mais de manière structurée. Comme peuvent s’y attendre les lecteurs de ce Substack, je vois l’évolution de la situation à travers le prisme de la cliodynamique, et j’ai pensé qu’il serait utile de partager ce point de vue ici.
Tout d’abord, les deux aspects de la guerre sur lesquels je ne m’exprimerai pas sont les questions de légalité et de moralité. D’autres s’en chargent déjà suffisamment, et la cliodynamique n’apporte pas d’éclairage particulièrement utile sur ces aspects. Quoi qu’il en soit, à mon avis, le « droit international » est en grande partie une fiction qui ne sert qu’à masquer les agissements des puissants, en raison de l’absence d’un système d’application de la loi efficace et raisonnablement impartial.
Tous les écoliers (et écolières) russes comprennent pourquoi, après avoir lu la fable Le Loup et l’Agneau. Voici comment commence la version d’Ivan Krylov (traduction anglaise tirée d’ici) :
Les faibles sont toujours fautifs devant les forts.
L’histoire nous offre une multitude d’exemples,
Mais nous n’écrivons pas l’histoire :
Voici comment on la raconte dans les Fables.
Et cela se termine par le bêlement de l’agneau :
« Oh, mais en quoi suis-je fautif ? » — « Tais-toi ! Assez !
Je n’ai pas le temps de passer en revue tes transgressions !
C’est de ta faute si je suis affamé »,
dit-il, et il entraîna l’agneau dans les bois.
Le loup et l’agneau (peinture à l’huile de Jean-Baptiste Oudry) Source
En matière de moralité, chaque partie au conflit croit fermement avoir raison et que sa cause est juste. Prenons le conflit entre les Israéliens et les Palestiniens. Chaque groupe considère que le même territoire lui appartient ; pour chacun, cette terre est une « valeur sacrée » (ce terme est dû à Scott Atran, voir mon article de blog à ce sujet datant de 2014). La seule façon de résoudre ce conflit est par le sang et le fer.
Prenons un exemple récent, le sort du Haut-Karabakh, anciennement République d’Artsakh (1994-2023). En 1994, peu après l’effondrement de l’URSS, les Arméniens ont remporté la première guerre du Haut-Karabakh et ont procédé au nettoyage ethnique des Azerbaïdjanais du territoire qu’ils avaient conquis. Trente ans plus tard, c’est l’Azerbaïdjan qui a remporté la victoire et procédé au nettoyage ethnique des Arméniens, réglant ainsi définitivement cette question.
Discutons plutôt des aspects matériels et du moral des troupes (et non de la moralité). Le facteur matériel est la logistique (comme le dit le dicton, les amateurs discutent de tactique, tandis que les professionnels se concentrent sur la logistique). Dans l’opération Enduring Fury (la partie américano-iranienne du conflit), le camp américain est représenté par son « armada » (porte-avions et navires de guerre de soutien) et le réseau de bases militaires situées à proximité de l’Iran.
Carte des troupes et des bases militaires américaines au Moyen-Orient (Source : Al Jazeera)
La répartition actuelle des sites frappés par les belligérants montre que les frappes américaines/israéliennes visent principalement des cibles en Iran, tandis que les frappes iraniennes visent les bases américaines et Israël :
Frappes américaines/israéliennes (cercles bleus) et iraniennes (cercles rouges) Source
Ensuite, qu’est-ce qui constitue une victoire (pour l’un ou l’autre camp) ? Selon la Maison Blanche, l’objectif de l’opération est « d’éliminer la menace nucléaire imminente posée par le régime iranien, de détruire son arsenal de missiles balistiques, de démanteler ses réseaux terroristes et de paralyser ses forces navales », et finalement « d’écraser le régime iranien » (c’est-à-dire de provoquer un changement de régime).
L’objectif iranien est apparemment d’empêcher la réalisation de ces objectifs, et surtout d’assurer la survie du régime. Une victoire décisive de l’Iran consisterait à détruire ou à chasser les forces navales américaines et à détruire ou à forcer l’abandon des bases américaines situées à proximité.
Comme je l’ai dit au début, je n’ai aucune idée de l’issue de ce conflit. Mais, selon le réseau que j’appelle « les experts américains dissidents en matière de sécurité » (des militaires et des agents de renseignement à la retraite tels que Douglas Macgregor, Daniel Davis, Larry Johnson et d’autres), l’équilibre logistique ne favorise pas les États-Unis. Je lis leurs opinions depuis des années et je trouve généralement leurs analyses pertinentes. Leurs prédictions ne s’avèrent pas toujours exactes, mais il est difficile de prédire l’avenir. Ce qui importe, c’est qu’ils expliquent les faits sur lesquels ils fondent leurs opinions. Et leur jugement est que les États-Unis sont dans une position logistique faible. Premièrement, les États-Unis souffrent d’un épuisement de leurs stocks de munitions d’attaque et de défense. Deuxièmement, les États-Unis ont une chaîne d’approvisionnement très longue, s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres, tandis que l’Iran se trouve juste à côté (et même à l’intérieur) du théâtre des opérations militaires.
Dans son article de blog publié hier, intitulé « The US Missile Defense Shortage is Worse than Imagined » (La pénurie de missiles de défense américaine est pire qu’imaginé), Larry Johnson a effectué un calcul approximatif de la durée pendant laquelle les États-Unis pourraient disposer de missiles Patriot. Comme il l’explique,
Le PAC-3 MSE (Patriot Advanced Capability-3 Missile Segment Enhancement) est en fait le principal missile utilisé dans le système Patriot moderne pour la plupart des menaces hautement prioritaires, en particulier dans les opérations actuelles de l’armée américaine et de ses alliés à partir de 2026.
Ses calculs suggèrent que les missiles PAC-3 MSE américains seront épuisés le 23 mars 2026. Il s’agit d’une prévision forte, et nous saurons bientôt si elle est correcte ou non.
La grande question, bien sûr, est de savoir quelle est la situation du côté iranien. L’Iran a-t-il accumulé suffisamment de missiles et de drones pour survivre aux États-Unis et dispose-t-il (et peut-il protéger) des installations pour poursuivre sa production à long terme ?
C’est l’aspect matériel du conflit. Tout aussi important est de savoir si les dirigeants iraniens disposent ou développeront suffisamment d’asabiyya d’élite et de soutien populaire pour continuer à se battre jusqu’à ce qu’ils atteignent leurs objectifs militaires.
Le régime iranien actuel (ou plutôt celui qui existait le 27 février, car les choses ont beaucoup changé au cours des cinq derniers jours) est structurellement assez faible en raison de la corruption rampante et du manque de soutien populaire. Mais il a survécu aux manifestations anti-gouvernementales massives de l’année dernière. En outre, une attaque extérieure telle que celle qu’il subit actuellement tend à atténuer les divisions internes et à nourrir la solidarité collective, tant au sein des élites qu’entre celles-ci et le peuple. À long terme, ces forces sont susceptibles de forger des niveaux élevés d’asabiyya et de conduire à un régime beaucoup plus fonctionnel et consolidé en interne. Il s’agit là d’un schéma macro-historique général, que j’ai récemment décrit ici : Des frontières steppiques aux frontières des canonnières
Mais ce « long terme » peut être très long (par exemple, plusieurs décennies) et beaucoup de choses peuvent se passer entre-temps. Dans le pire des cas, l’Iran pourrait être si sévèrement vaincu qu’il finirait par être démembré en perdant divers territoires à majorité non persane, tels que les Kurdes, les Azéris, les Baloutches, etc. Néanmoins, les Perses ethniques représentent environ 60 % de la population iranienne. Il est peu probable que le cœur persan soit occupé par les vainqueurs dans le pire des cas (d’où viendraient les troupes ?). Cela signifie que les pressions sélectives continueront à s’exercer sur ce cœur jusqu’à ce qu’un groupe à forte asabiyya émerge, prenne le pouvoir et lance probablement une reconquista. Je le répète, à en juger par les cas historiques, cela pourrait être un processus très long, prenant plusieurs décennies.
À la lumière de cette observation, la politique actuelle d’Israël et des États-Unis, qui consiste à décapiter à plusieurs reprises les dirigeants iraniens, ne semble pas particulièrement judicieuse. Elle crée un régime de sélection très intense qui favorise les groupes d’élite forts, efficaces et cohésifs en interne. Dans un monde non linéaire, ce qui fonctionne à court terme peut avoir des conséquences opposées à long terme.
Je termine cet article en rappelant aux lecteurs que ce que j’ai présenté ci-dessus ne sont pas des prédictions. Je ne dispose tout simplement pas des données sur lesquelles les baser (par exemple, combien de missiles et de drones les Iraniens possèdent-ils, et à quelle vitesse reconstituent-ils leurs stocks ?). Il s’agit plutôt d’un cadre, basé sur la cliodynamique, qui suggère les développements importants auxquels il faut prêter attention et la manière dont ils façonnent l’évolution future du conflit.
Peter Turchin
Traduit par Hervé, relu par Wayan, pour le Saker Francophone
songkrah.blogspot.com
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