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√Paradoxalement, la peur est le fondement de la stabilité ; La dissuasion fonctionne ~ Songkrah


Par Alastair Crooke – Le 20 mai 2026 – Source Forum conflicts

Le professeur Sergei Karaganov a écrit un article intitulé « comment gagner une guerre mondiale » qui préconise une frappe nucléaire russe limitée sur un adversaire comme moyen de prévenir une guerre mondiale.

À première vue, cela peut sembler être un oxymore, une frappe nucléaire étant précisément faite pour empêcher une guerre mondiale. Un certain nombre de commentateurs occidentaux ont réagi avec une forte hostilité, le professeur Karaganov étant présenté comme une aberration politique, préconisant des politiques marginales qui pourraient ouvrir la boîte de Pandore à un grand conflit nucléaire.

Est-ce du bluff ou une refonte révolutionnaire de la stratégie de défense russe ?

Pourtant, l’Occident devrait prendre la thèse du professeur Karaganov très au sérieux pour deux raisons : d’abord, parce qu’elle a de la substance, touchant à la psyché sous-jacente de notre époque, ainsi qu’aux contradictions sociétales toxiques qu’elle a engendrées ; et plus directement parce que son article, et les nombreuses interviews qui ont suivi, ont produit un changement significatif dans la pensée politique et sécuritaire russe.

Comment alors cela ne peut-il pas faire l’objet d’une réflexion sérieuse, en particulier de la part des Européens que cela risque d’affecter directement ?

À la base, il y a une proposition très évidente : la Russie, après avoir été attaquée par l’Allemagne et la quasi-totalité de l’Europe, avait, avec beaucoup d’efforts, dès le milieu des années 1950, créé une arme nucléaire “pour assurer leur souveraineté et leur sécurité, et ainsi atteindre la parité nucléaire. Sans nous en rendre compte à l’époque, nous avons ainsi démantelé la supériorité militaire européenne/occidentale, fondement de son colonialisme et de sa domination idéologique”.

La dissuasion russe avait eu son effet, la peur d’une guerre nucléaire commençant à faire pencher la balance du pouvoir … pendant un moment. Mais l’implosion de l’Union soviétique en 1991 l’a fait re-pencher dans l’autre sens.

Car, à partir de 2000, alors que les États-Unis cherchaient à étendre leur domination, la crédibilité de la réalité de la dissuasion nucléaire russe s’est progressivement effondrée. Aucun État occidental ne craignait vraiment l’arsenal nucléaire de la Russie, car les néo-conservateurs occidentaux proclamaient haut et fort que c’était du bluff ; que la Russie n’oserait jamais l’utiliser. Le « récit de ce bluff » d’une Russie trop prudente et faible s’est ancré.

Le professeur Karaganov admet ouvertement que la Russie a une part de responsabilité dans cette perte de dissuasion. Il détaille son process, les erreurs commises et réfléchit à la réalité selon laquelle la Russie s’est retrouvée soumise à un cadre d’attrition économique et militaire qui lui a été imposé en utilisant le mandataire de l’Occident, l’Ukraine.

Ce conflit ukrainien n’est néanmoins que la partie visible de la surface d’un iceberg, dont la majeure partie immergée est la guerre — y compris l’obsession européenne de fracturer et de vaincre la Russie ; contraindre la Chine ; et la tentative américano-israélienne de démembrer le Moyen-Orient.

La Russie “a besoin d’une nouvelle politique”, conclut Karaganov.

Premièrement, note-t-il comme condition préalable, il est nécessaire de reconnaître comment cette ère nihiliste postmoderne a sapé « l’essence même de l’homme » et mis en danger la civilisation humaine. Les civilisations qui vont au-delà du matériel offrent une architecture morale qui donne du sens et de la stabilité aux gens.

Deuxièmement, le professeur Karaganov soutient qu’un règlement négocié avec l’Occident n’est tout simplement pas sur la table – aussi attrayant qu’il puisse paraître – tant que l’arrogance et l’orgueil occidentaux restent intacts. La dissuasion nécessite cet élément de peur réelle. Le fait que la Russie puisse effectivement utiliser des armes nucléaires, d’une manière limitée, doit être inculqué, soutient-il, pour que la psychologie de la complaisance somnolente prétendant que « la Russie n’osera jamais » soit brisée.

Il note :

“L’utilisation d’armes nucléaires est un grand péché. Mais le refus de facto de les utiliser est un péché impardonnable, mortel et criminel, car il ouvre la voie à l’expansion et à l’escalade de la guerre mondiale déclenchée par l’Occident. Si elle n’est pas arrêtée, elle conduira très certainement à la destruction de l’humanité, y compris de notre propre pays. La question de Vladimir Poutine « À quoi sert un monde sans la Russie ? » reste pertinente”

Troisièmement, Karaganov soutient que cette approche devrait s’accompagner d’un test visible et d’une revalorisation de la triade nucléaire, tandis que, dans le même temps, une nouvelle génération de “Burevestniks, Oreshniks et autres nouveaux vecteurs hypersoniques devraient être développés afin de désabuser les Américains et les Européens des “fantasmes d’imposer leur volonté par la force””. Ce que Karaganov préconise, c’est que les cibles européennes soient d’abord touchées par des armes conventionnelles et, seulement si cela ne fonctionne pas, utiliser des armes nucléaires. Cela est particulièrement pertinent aujourd’hui avec les attaques de drones facilitées par l’Europe au plus profond de la Russie, qui semblent incontrôlables. Il semble peu probable que la Russie accepte que cet état de choses se poursuive.

Enfin, le professeur Karaganov suggère :

“Nous devrions utiliser l’expérience de l’Iran pour se défendre contre l’agression. Téhéran a frappé les points faibles des ennemis ; ils ont ressenti la douleur et se sont retirés … les Européens doivent savoir qu’ils ne peuvent pas s’asseoir dans des bunkers ou sur certaines îles. Notre ministère de la Défense a récemment publié une liste d’entreprises européennes produisant des armes pour le régime de Kiev ; ce n’est qu’un tout petit pas, mais dans la bonne direction”.

Le contexte (qui ne peut être ignoré à Moscou) est le refrain incessant des Européens pour la guerre contre la Russie. Le récit public européen est celui de la guerre, de la guerre et de la guerre avec la Russie, d’ici 2030 au moins. Le roi Charles d’Angleterre aussi, dans son récent discours malheureux au Congrès américain, a appelé l’Amérique à se joindre à l’Europe pour préparer une guerre contre la Russie.

Pourtant, l’Europe n’a ni les moyens militaires, ni les moyens financiers, pour lancer une grande guerre contre la Russie. Le roi Charles, sentant probablement la fin imminente de l’ère Trump, préparait le terrain pour que l’Europe tente de ramener une nouvelle administration américaine d’abord en Europe ; et deuxièmement, (répétant l’histoire), en guerre contre la Russie.

Certains courants européens financiers et de sécurité permanente n’abandonneront jamais ce projet.

Maintenant, l’élite occidentale fait semblant de nous craindre“, dit Karaganov, « mais ce n’est pas vraiment le cas, certaine qu’elle est que la Russie ne les punira jamais avec des armes nucléaires. Nous devons [cependant] leur inculquer une peur primitive. Peut-être qu’alors ils reculeront, ou ils expulseront leurs maîtres de l’État profond. Peut-être que les sociétés se soulèveront ».

« Renforcer la crédibilité nucléaire de la Russie est également nécessaire pour réveiller les sociétés européennes de leur « parasitisme stratégique » ; la conviction qu’il n’y aura pas de guerre et que tout ira pour le mieux. Nous devons redonner un sentiment d’auto-préservation à ceux qui ont oublié leurs guerres et leurs crimes passés”.

Il n’est donc pas étonnant que le collègue du Professeur Karaganov, Dmitri Trenin, récemment nommé Président du Conseil russe des affaires internationales, ait écrit un nouvel article intitulé « la stabilité stratégique repose désormais sur la peur ».

L’ère du contrôle des armements, écrit Trenin, souvent assimilée à la stabilité stratégique, “a en fait expiré il y a longtemps, avec la réticence croissante de Washington à rester lié par des engagements pris dans un contexte historique différent : la fin de la guerre froide et ses conséquences” — “Maintenant vient le véritable ordre nucléaire”.

« Au printemps 2022 », écrit Trenin, « alors que New START était encore officiellement en vigueur, les États-Unis ont ouvertement déclaré leur objectif d’infliger une défaite stratégique à la Russie par le conflit par procuration en Ukraine. Dans le même temps, Washington a proposé des consultations sur “la stabilité stratégique.” En fait, les États-Unis ont cherché à affaiblir une superpuissance nucléaire dans une guerre conventionnelle tout en préservant les mécanismes de contrôle des armements qui les protégeaient des conséquences d’une [telle] escalade. Cette contradiction a révélé la faiblesse de l’ancien cadre ».

Parallèlement à la proposition de Karaganov – « Les adversaires potentiels doivent savoir qu’une course aux armements est insensée et même suicidaire : un dialogue, au moins avec les Américains, doit être mené à ce sujet » – Trenin conclut également que « un dialogue bilatéral et multilatéral soutenu, des mesures de transparence et des canaux de communication permanents sont nécessaires ».

Pourtant, le noyau reste inchangé par rapport à il y a un demi-siècle. La stabilité stratégique repose en définitive sur une dissuasion nucléaire crédible ; un arsenal suffisant et la volonté démontrée de l’utiliser si nécessaire. L’intimidation, aussi inconfortable que soit le mot, reste le fondement de la paix entre les puissances nucléaires.

La dissuasion nucléaire russe crédible est-elle alors aussi dans l’intérêt de l’Europe ? Oui, clairement. Les canaux de communication sont essentiels et cela doit être bien géré.

Alastair Crooke

Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.

songkrah.blogspot.com

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