√Le sol sur lequel se tient l’Europe est en train de trembler ~ Songkrah
Par Alastair Crooke – Le 2 novembre 2026 – Conflicts Forum
La configuration de l’hostilité européenne à l’égard de la Russie est un projet de longue date datant au moins des années 1990. Le cadre de sécurité américain a longtemps considéré l’expansion vers l’est de l’Europe comme un objectif clé de l’après-guerre ; d’abord pour combattre le communisme dans l’Europe d’après-guerre ; et ensuite, l’expansion de l’OTAN puis de l’UE a servi à enfermer les États de l’UE dans une architecture de sécurité dirigée par les États-Unis. Cette ingénierie structurelle a fait dysfonctionner les structures étrangères et de sécurité de l’UE, prises comme elles l’étaient dans les “phares” de la prise de contrôle de la « Vieille Europe » par la « Nouvelle Europe » (comme l’a raillé le secrétaire américain à la Défense Rumsfeld en 2003 au siège de l’OTAN à Bruxelles), sapant efficacement toute tentative d’avoir une politique étrangère autonome de l’UE.
L’élargissement à l’est a également vidé de sa substance le projet politique de l’UE. L’idée était que l’UE pouvait devenir un « acteur géopolitique mondial » faisant contrepoids à l’unipolarité américaine. L’UE a donc été transformée en un peu plus qu’une grande zone commerciale réglementaire avec peu de cohésion politique et aucune vision claire de ce que signifiait être européen.
Avec le ralliement, poussé par les États-Unis, de nombreux nouveaux États adhérents, dont la loyauté en matière de sécurité et de politique étrangère reposait davantage sur Washington que sur les intérêts des citoyens des principaux États européens, cette perte d’objectif clair a entravé l’évolution de tout « projet » européen cohérent.
Ainsi, en l’absence de toute identité européenne cohérente (”Nouvelle Europe” ou “Vieille Europe”), ou de tout système de valeurs s’emparant de la conscience publique, la défense de la « démocratie libérale » en Ukraine a inévitablement conduit à un recours alternatif. « l’Ukraine » est devenue le projet autour duquel les dirigeants européens ont imaginé pouvoir maintenir quelque peu intacte la cohésion de l’Europe.
Le maintien du « projet Ukraine » est devenu un gilet de sauvetage.
« L’Ukraine » était donc destinée à donner un but et une direction ; en particulier après la division au sujet de l’Irak en 2003, lorsque la France et l’Allemagne ont refusé de soutenir l’invasion de l’Irak dirigée par les États-Unis. Les atmosphères étaient toxiques (comme je m’en souviens pour avoir travaillé comme conseiller de Javier Solana, alors chef de la politique étrangère de l’UE, entre 1997 et 2023).
Mais maintenant « l’Ukraine » est devenue un problème. Alors que la division « Nouvelle Europe–Vieille Europe » qu’elle était censée cachée n’est plus aussi aiguë, un schisme différent l’a remplacée ; le schisme actuel se situe entre la classe dirigeante distante et oligarchique de l’Europe, d’un côté, et ses citoyens de plus en plus désespérés, de l’autre. Ce nouveau schisme constitue un niveau de crise différent car il est existentiel pour l’UE.
Aucun dirigeant européen de stature n’a de plan réalisable pour mettre fin au fatras qu’est l’Ukraine, ni d’idée claire sur la manière de financer la poursuite de la guerre sans faire s’effondrer l’architecture financière même qui sous-tend l’Europe « libérale« . Cela risquerait de détruire le mythe fondateur de l’UE garantissant aux citoyens un niveau de vie prospère.
Le dilemme est clair : soutenir l’Ukraine en tant que symbole de la « démocratie libérale » est devenu paradoxal alors que la modernité libérale elle-même est en train de s’effondrer. La propre prétention de l’Europe à la démocratie est elle-même de plus en plus remise en question – plus récemment par les événements en Pologne, où le fidèle Premier ministre de l’UE, Donald Tusk, insiste sur le fait que le droit de l’UE doit l’emporter sur la constitution polonaise.
Avec Washington insistant maintenant pour que l’Europe devienne son proxy pour la poursuite de la guerre d’usure contre la Russie, le dilemme est devenu un choix corneillien — l’UE peut tenter de sauver son architecture financière existante ou continuer à financer la guerre de Zelensky. Mais dans le cadre de l’UE, elle ne peut pas faire les deux.
Les paiements à Zelensky au titre de la facilité de prêt de soutien à l’Ukraine de 90 milliards d’euros pour 2026-2027 continuent d’être versés par l’UE ; cependant, cette somme, selon Zelensky, a déjà été largement dépensée, ce qui nécessite 70 milliards d’euros supplémentaires « de toute urgence » :
“Nous avons besoin d’au moins 70 milliards d’euros de plus de votre part – pour la défense, pour les armes et pour notre résilience. C’est un montant réaliste. Et je vous demande de trouver ce soutien”.
De manière incroyable, la facilité de prêt de 90 milliards d’euros de l’UE n’apparaissait pas comme un « poste » dans le budget actuel de l’UE. Il n’y a pas eu de chèques de 90 milliards d’euros émis par les États membres à Bruxelles. Ce que le budget prévoyait était simplement une garantie que si l’Ukraine ne remboursait pas ce prêt, l’UE honorerait elle-même la dette envers les détenteurs d’obligations. (Un certain nombre d’États de l’UE ont néanmoins refusé de participer à la garantie de l’UE et ont déclaré qu’ils refuseraient à nouveau, si on leur demandait de garantir une autre facilité de prêt de ce type).
De plus, les 90 milliards d’euros ne sont jamais entrés dans le budget de l’UE, spécifié comme « dépenses« . La Commission se contente de dire que le prêt a été consenti au titre de la « marge de manœuvre » dans son budget. (L’UE définit cela comme la différence entre le plafond absolu que les États membres ont convenu que la Commission peut leur demander de payer et les crédits budgétaires nominaux sur sept ans). Jusqu’à présent, la subvention « Ukraine » a été « facilitée » par cette procédure de marge de manœuvre qui est un véritable « enfumage » ; mais cela ne peut pas continuer.
Cela ne peut pas continuer car d’autres subventions de ce type devront relever du cadre budgétaire septennal de l’UE, qui fait maintenant l’objet d’un débat houleux.
La proposition de budget actuelle postule que le simple maintien des niveaux existants de dépenses de l’UE nécessite que les États membres versent beaucoup plus d’argent pour chacune des sept prochaines années. La Commission propose que le total des contributions nationales annuelles s’élève à 235 milliards d’euros — soit une augmentation de 81% aux prix courants. Même l’ambassadeur de Berlin a qualifié cela de « tout simplement inabordable ».
Sans le règlement du budget de l’UE sur sept ans, il ne peut y avoir de solution financière aux demandes supplémentaires de l’Ukraine de la part des États membres de l’UE.
Et le budget sur sept ans est loin d’être réglé — la Commission demande à l’Allemagne, en difficulté budgétaire, d’augmenter ses contributions d’environ 40 à 60 milliards d’euros, et à la France, encore plus brisée fiscalement, d’augmenter sa contribution au cours des sept prochaines années d’environ 30 à 40 milliards d’euros par an. Ce sont des demandes terribles.
Pour faire court, l’UE ne peut pas se permettre de financer l’Ukraine sans recourir à une austérité sanglante chez elle, exacerbant l’effondrement social et politique à l’échelle européenne.
Walter Münchau pointe un problème plus grave :
“J’ai du mal à voir comment la France peut se retrouver avec un gouvernement qui réussit à faire tout ce qui suit : (1) maîtriser le déficit budgétaire ; (2) éviter les troubles sociaux ; (3) se conformer aux règles européennes ; et (4) rester dans la zone euro. Quelque chose doit lacher ici”.
Marine Le Pen a rejeté l’idée d’une contribution accrue de la France au budget de l’UE, si elle réussissait à devenir présidente française l’année prochaine. Au contraire, elle a déclaré qu’elle chercherait à réduire la contribution de la France du niveau actuel (30 milliards d’euros) à celui de 10 milliards d’euros ; et à arrêter toutes les contributions françaises à l’Ukraine.
Le résultat final, si elle assumait la présidence, serait probablement le recours de la France à la BCE pour demander un plan de sauvetage qui, s’il était refusé, pourrait entraîner un défaut de paiement des créanciers obligataires de la dette française.
La situation est critique car, comme le suggère Münchau :
“Le défaut de la France sur sa dette conduirait probablement à une sortie de la France de l’euro. Si jamais nous arrivions à ce point, la crise financière qui s’ensuivrait éclipserait tout ce que nous avons connu. Les institutions financières feraient faillite partout dans le monde. Pour sa part, la zone euro pourrait ne pas survivre, car d’autres pays feront défaut sur leurs dettes et s’effondreront à leur tour. Ironiquement, l’un des pays européens les plus touchés dans ce scénario serait le Royaume-Uni. Bien qu’il ne soit pas membre de l’UE, et encore moins de la zone euro, le marché des capitaux britannique serait profondément vulnérable au chaos outre-Manche”.
(Münchau fait remarquer qu’il ne suggère pas que ce résultat soit l’option préférée de Le Pen)
Cependant, vue la menace de Le Pen de réduire considérablement la contribution de la France au budget de l’UE et de ne plus financer l’Ukraine, elle ne semble pas très engagée envers l’UE (bien qu’elle nie vouloir quitter la zone euro).
Néanmoins, si un défaut de paiement devenait inévitable, la sortie de la France de la zone euro par la porte du défaut pourrait survenir par force majeure, plutôt que par choix délibéré. Ce résultat – bien que catastrophique pour l’Europe, comme le prévient Münchau – permettrait alors à la France d’adopter un taux de change plus compétitif et de se fixer des taux d’intérêt plus adaptés à sa situation.
Bruxelles a peu d’options : qu’elle continue à financer Kiev ou non, la guerre est perdue. Et une menace plus profonde nous attend :
Regardez ce qui s’est passé depuis le début des guerres en Ukraine et en Iran : Prix du gaz naturel : +206%; Prix du diesel : +39%; Prix de l’essence : +27%; Prix du pétrole brut : +50%; Inflation de la zone euro: 1,9% → 3,8%.
L’hiver arrive vraiment. Tout va changer, pendant les élites dirigeantes européennes essaient de prétendre que rien n’a changé.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.
songkrah.blogspot.com
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